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25 janvier 1961: La Vie publiait les résultats d’une grande enquête menée auprès des appelés d’Algérie. Plus de 600 jeunes y racontaient leur guerre: la vie quotidienne du soldat, les relations avec les Européens d’Algérie et ceux que l’on appelait alors “les musulmans”. L’horreur aussi : les atrocités des deux camps, la torture. Si vous aussi, faites partie de cette génération du djebel, nous vous invitons à nous adresser vos témoignages sur ce mail generationdudjebel@gmail.com.
Nous publierons vos lettres, photos etc…sur un blog: La génération du djebel, 50 ans après
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En 2008, j’avais rencontré Emiliana, Faraja et Furaha, trois femmes du Kivu, en RDC, victimes de ce que les ONG appellent le “viol comme arme de guerre”. Avec le photographe Patrick Delapierre, nous sommes retournés au Kivu pour les retrouver. Que sont-elles devenues ?
http://www.lavie.fr/webdocumentaires/femmes-kivu/femmes-du-kivu-4-ans-apres-07-03-2012-24981_297.php
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Five broken cameras, Un documentaire sur Bil'in, prix spécial du jury, au festival du documentaire d'Amsterdam. Sur mon blog "Faiseurs de paix".
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Chroniques d’un dispensaire de brousse
Nos envoyés spéciaux ont passé cinq jours à Davougon, au Bénin où père Christian, père Bernard et sœur Julia soignent sidéens, cancéreux et grands brûlés. À la veille de la visite du pape, reportage sur ce miracle de la charité.
Deux petites heures au pas de course avec caméras envahissantes et pause devant les lits des malades. C’était en 2006. Nous avions suivi Bernard Kouchner au centre de santé Saint-Camille de Davougon, à trois heures de route de la capitale
du Bénin, Cotonou. Il venait y faire une de ses visites éclair pour le programme Esther (Ensemble pour une solidarité thérapeutique hospitalière en réseau), un partenariat entre hôpitaux français et africains.
Au mois d’août dernier, nous sommes retournés suivre l’activité du centre de santé. Ce dispensaire « à l’ancienne » est porté à bout de bras par deux camilliens (un ordre italien de serviteurs des malades) : le père Bernard Moëgle, 61 ans, et le père Christian Steunou, 69 ans. Le centre accueille des centaines de malades chaque jour, aidé par des ONG comme la Fondation Raoul-Follereau et surtout deux associations françaises (voir encadré). Créé en 1987 sur le site d’une léproserie, Davougon abrite aujourd’hui un dispensaire géré par le père Bernard, qui reçoit les urgences, un petit hôpital où travaille le père Christian et un centre où sont recueillies des jeunes femmes en grande difficulté. Ce qui se vit chaque jour à Davougon est une réalité oubliée que l’on pensait révolue. Et aussi une forme de charité, plus vraiment à la mode aujourd’hui. À la veille de l’arrivée du pape Benoît XVI au Bénin (voir encadré page 42), chronique d’un quotidien intense où souffrance et joie se mêlent étroitement.Jour 1
« Que Dieu te réveille demain »
La longue allée qui mène à la maison des pères. La grande salle à manger aux murs en béton nu. Rien n’a changé. Mais y avait-il autant de monde en 2006 ? Sur les bancs du dispensaire, des dizaines de femmes et d’hommes patientent. Le père Bernard passe d’une urgence à l’autre, talonné par des parents inquiets. « Les malades viennent de tout le pays, et même du Nigeria ou du Togo. Les établissements publics du Bénin font grève, alors de plus en plus de gens tentent leur chance ici », explique-t-il. Le centre de santé accueille ceux dont les autres hôpitaux ne veulent pas parce que les soins seraient trop coûteux : les malades du sida, les cancéreux, les grands brûlés.
Un couple arrive avec une fillette recouverte d’un drap. Gladys a de longs cils qui ourlent des paupières à demi fermées. De grands à-plats rouges sur la peau. Brûlée presque sur tout le corps. Comateuse. « Pourquoi avoir attendu si longtemps ? », interroge le père Bernard, la voix lasse. Le couple se défend. Cela fait une semaine que l’enfant passe de dispensaire en dispensaire. Les infirmiers n’ont pas trouvé de veine pour la perfuser, alors ils les ont renvoyés. Sans doute, aussi, se sont-ils montrés fatalistes face à l’étendue des brûlures.
La nuit est tombée brutalement. Le faisceau lumineux de la lampe de poche balaie les bâtiments du centre. Le père Christian et Clémence, 25 ans, font le tour des chambres avant le coucher. Cela fait un an et demi que cette infirmière, coopérante pour la DCC (Délégation catholique pour la coopération), travaille ici. Il y a chez ces deux-là, malgré leur différence d’âge, quelque chose de semblable, une joie têtue, enfantine. Ils saluent les familles des malades qui dorment sur des nattes dehors. Puis serrent, caressent, embrassent. Il y a des rires, des jeux. Un genou à terre, Clémence tend un flacon au-dessus d’une bouche ouverte. Elle compte : « Une, deux, trois gouttes… Une, deux, trois… Une, deux, trois. » Elle rit. C’est une comptine, une berceuse, un rituel réconfortant. « Mawuni Fonmi ! », lance-t-elle en éteignant la lumière. En fon, la langue la plus parlée ici, cela signifie littéralement : « Que dieu te réveille demain. » Dans le flacon, il y a un antidouleur puissant.
Jour 2
Dorcaste a pleuré
La nuit a été agitée. De la techno à fond qui s’invite dans les rêves, des « boum boum » lancinants qui vous réveillent en sursaut en pleine nuit lorsque le volume augmente soudainement. « C’est un enterrement… », nous dit le père Christian, au matin. Pour accompagner l’âme du mort, les gens d’ici sortent les transistors pour trois nuits de vacarme. Des funérailles plus bruyantes que nos mariages… Davougon ne possède pas de bloc opératoire. Alors, chaque semaine, le père Christian conduit les malades à 60 kilomètres de là, au centre Gbemontin de Zagnanado, un autre hôpital de brousse, tenu, celui-ci, par des sœurs espagnoles (franciscaines missionnaires de la Mère du divin Pasteur). Les malades sont chargés dans un minibus, un camion et un 4 x 4. Ils s’allongent là où il y a de la place, sur les banquettes, sur le sol entre les sièges. Entre les deux centres, il y a 60 dos-d’âne.
Dans le bloc opératoire, les notes intenses de l’Ave Maria de Gounod se mêlent au bip-bip du moniteur cardiaque. La chirurgienne passe d’un patient à l’autre, ouvre les chairs d’un coup de scalpel, gratte les os. Infirmière, sœur Julia, 64 ans, s’est mise à opérer « parce qu’il le fallait bien : le chirurgien le plus proche était à plusieurs heures de route ». Sa première opération a été une ablation de la rate. « J’officiais pendant que le père Christian me lisait le manuel de chirurgie », se souvient-elle dans un éclat de rire. La religieuse s’est spécialisée dans le traitement chirurgical de l’ulcère de Buruli, une pathologie typique de cette zone de marais, due à la piqûre d’un insecte et qui ravage les chairs. Aujourd’hui, sœur Julia effectue entre 20 et 50 opérations chaque mardi. Une prouesse. En 2009, elle a obtenu un diplôme de docteur honoris causa en médecine et en chirurgie de l’université de Naples. Reconnaissance tardive pour une chirurgienne habituée à faire avec les moyens du bord. Sur la scie utilisée pour une amputation, il est inscrit « Black & Decker ».
Les derniers malades se sont réveillés. Une petite fille s’approche du père Christian et le serre dans ses bras. Ses jambes sont encerclées par des barres de métal. Dorcaste, 11 ans, a subi une trentaine d’opérations pour se débarrasser d’un ulcère de Buruli qui a envahi son corps, grignotant même ses os. Abandonnée par ses parents, la petite fille vit au centre de santé, entourée des sœurs. Le centre s’apprête à fermer pour les vacances, alors elle va aller vivre quelques semaines dans la famille d’une des infirmières. La séparation est difficile. Des larmes roulent sur ses joues. « C’est la première fois que je la vois pleurer, confie le père Christian, mais finalement il y a du bon dans cela. Pendant toutes ces années, elle était comme cadenassée de l’intérieur, sans émotion. » Sur le chemin du retour, le père Christian est pensif. Les yeux rivés à la route, il franchit le plus doucement possible les 60 dos-d’âne un sourire aux lèvres. À l’arrivée à Davougon, il dit à Clémence, une lueur joyeuse dans le regard : « Tu sais, Dorcaste a pleuré. »
Jour 3
Deux planètes
Kiwi-prune. Drôle de mélange. Pourquoi ce pot de confiture sur la table du petit déjeuner paraît-il si incongru ? L’étiquette a été soigneusement collée. L’écriture est appliquée. « C’est l’œuvre d’une dame de mon village, Rouffach, en Alsace », explique le père Bernard. Deux associations apportent leur soutien aux pères. Chaque année, un ou deux conteneurs arrivent ainsi au port de Cotonou. Et voilà comment la confiture kiwi-prune de la dame de Rouffach atterrit sur la table à manger de Davougon. Un peu de confort sucré alsacien dans ce coin si âpre du Bénin.
Ce matin, la petite fille aux brûlures et ses parents ont disparu. Ils ont fui pendant la messe. « Les parents ont paniqué, cela arrive souvent », commente le père Bernard. « De toute façon, dit-il, il n’y avait pas d’espoir. » La mort s’invite ici dans les conversations, jamais frappée de cet effroi qui sous nos latitudes glace d’un sentiment d’injustice douloureux. Familière. C’est le père Bernard qui affirme : « À cause des dernières pluies, nous recevons beaucoup d’enfants malades du paludisme, mais nous n’avons pas assez de sang pour les transfuser. » Ou bien le père Christian qui raconte, un soir, au dîner : « Un enfant a été mordu par un chien enragé, mais il n’y a pas de vaccin antirabique au Bénin en ce moment. » « Comment cela est-il possible ? », demande-t-on, un peu vivement. La question provoque quelques haussements d’épaules, un rire nerveux. « Ça ne s’explique pas. C’est comme ça. »
Sur le toit de la maison des pères, il y a un fauteuil en toile, posé à l’ombre des branches les plus hautes du manguier. Le père Christian aime y venir au moment du coucher du soleil. « C’est ici que je prends conscience de ce que j’ai vécu pendant la journée », confie-t-il. Fils d’agriculteurs bretons, inspiré par le mouvement des prêtres ouvriers et Mai 68, ce camillien a
travaillé comme garçon de salle dans un hôpital parisien avant de débarquer au Bénin en 1971, d’abord pour « construire un hôpital ». Puis il a été envoyé à Davougon pour deux ans. Il y est resté, incapable de quitter ces habitants dont la misère l’a bouleversé.
Quand on demande : « Comment peut-on croire encore, ici ? », la réponse se fait attendre. « La souffrance n’a jamais remis en cause ma foi en un Dieu d’amour. Mais il y a une chose que j’ai du mal à supporter, c’est le manque de préoccupation de l’Église du Bénin pour les plus pauvres. Que va voir Benoît XVI de la misère des gens de la brousse ? » La France lui semble lointaine : « Je suis de plus en plus déphasé. Les Français vivent dans un monde très restreint. Tous les soirs, au 20 Heures, ce sont les mêmes infos, les mêmes futilités. Un jour, en France, mon neveu m’a montré la nouvelle climatisation de son poulailler. À Davougon, il n’y en a même pas pour les malades. Nous ne vivons pas sur la même planète. »
Jour 4
Jour de fête nationale
Ce n’est pas le réveil qui vous tire du sommeil, à Davougon, mais la rumeur qui enfle dès les premiers rayons du soleil. Ce qui n’était qu’un brouhaha le premier matin devient peu à peu un ensemble de sons distincts, bientôt familiers. Il y a le vrombissement de la moto du père Bernard qui rejoint le dispensaire avant la prière du matin, le grincement bref et aigu des chauves-souris qui ont colonisé l’immense manguier de la cour. Aujourd’hui, un son nouveau accompagne la cacophonie : la cadence entêtante de la musique militaire. Nous sommes le 1er août, les Béninois célèbrent leur fête nationale. Clémence a allumé la télé dans la grande salle du centre pour que les malades puissent suivre le défilé militaire. Ils sont nombreux à regarder la petite lucarne, le regard comme happé par l’écran. Face à ces corps amaigris, que les soldats semblent gras…
Dans l’infirmerie, un autre défilé a commencé. C’est le jour des pansements. Le père Christian et Clémence en effectuent une centaine dans la journée. Le petit appareil radio crachote le discours du président Thomas Boni Yayi : « Le peuple béninois célèbre dans la joie et l’allégresse le 61e anniversaire de l’accession à l’indépendance », articule-t-il maladroitement. Puis, plus tard : « Les négociations vont bon train avec les faiseurs de pluie. » Dans ce pays pétri de vaudou, la moitié de la population est animiste. Avant d’échouer ici, les malades ont généralement fait le tour des médecins traditionnels. Ils arrivent souvent dans un état catastrophique. Comme Pascal, dont le pied est déformé par une tumeur de la taille d’un ballon. Le jeune homme refuse obstinément l’amputation. « Ne sois pas bête, est-ce que tu as envie de vivre encore un peu ? Si on ne t’ampute pas, tu vas mourir », lui dit le père Christian. La sœur du jeune homme, qui l’accompagne, le supplie, l’injurie. Pascal persiste dans son refus. Il repart en claudiquant. Il a à peine 30 ans.
Sur le brancard, à côté, un homme décharné est couché sur le ventre. Une énorme escarre lui couvre les fesses. Il a deux plaies profondes sur les hanches. « C’est Rodrigue, un “céleste” », dit Clémence. Les célestes, ce sont les membres de l’Église du christianisme céleste, une secte très fréquentée ici qui prétend guérir les malades uniquement par la prière. « Rodrigue est devenu paraplégique après être tombé d’un arbre, raconte l’infirmière. Pour le guérir de sa paralysie, les membres de la secte l’ont attaché à un lit et ont prié autour de lui pendant des jours. » Jusqu’à ce que les chaînes qui l’emprisonnaient pénètrent dans ses chairs.
Le bouchon a sauté dans un grand pop ! Clémence a perdu un pari lancé avec Christian. Bonne joueuse, elle est allée chercher dans la réserve des pères une bouteille de crémant d’Alsace. La pièce s’emplit bientôt de cette chaleur humaine si commune ici. Comment font-ils tous pour extraire de ce quotidien le moindre microgramme de joie ? Chaque bon mot déclenche des éclats de rire sonores. Une jubilation communicative. On pense à Brel qui « couvre de soleil la laideur des faubourgs ». Et on se dit qu’à ce jeu-là les gens de Davougon sont des experts.
Jour 5
Fils de lépreux et fan de La Vie
Il est arrivé au rendez-vous avec un paquet de feuilles sous le bras. Des photocopies d’articles de La Vie ! À 37 ans, Cyriaque est le directeur adjoint du centre de santé. Un enfant de Davougon biberonné à La Vie. Ses parents étaient lépreux. Ils se sont rencontrés ici, lorsque le centre de santé n’était encore qu’une léproserie. Jeunes adolescents rejetés par tous, aux corps martyrisés par la maladie. « À l’époque, les lépreux étaient considérés comme des condamnés. On les gardait là jusqu’à la mort », témoigne-t-il. Ses parents se sont mariés et ont eu quatre enfants à Davougon. Lui a poussé là parmi les malades. L’arrivée des pères, en 1987, a coïncidé avec la découverte du traitement contre la lèpre. Et pour Cyriaque, avec celle de l’hebdomadaire, qui arrive chaque semaine à Davougon avec quelques jours de retard. « J’ai beaucoup appris en lisant La Vie, dit-il. Ça m’a permis d’avoir une ouverture d’esprit sur la culture occidentale, ça m’a donné le goût de la lecture. » Chaque semaine, il photocopie les articles et les distribue autour de lui, incollable sur la dernière chronique de Jean-Claude Guillebaud, le dernier édito. « Je me suis construit une vie autour de La Vie », dit-il en riant. Le magazine a façonné son esprit critique, qu’il a plutôt acéré. Il peste ainsi volontiers contre ces prêtres béninois qui répugnent à servir les malades. « Je leur dis : Dieu, que vous cherchez là-haut en levant les yeux, il est à côté de vous, dans ces pauvres. » Et s’inquiète pour l’avenir du centre. Dans quatre ans, Christian et Bernard rentreront en France définitivement. « Passer la main… Mais à qui ? s’interroge Cyriaque. Qui voudra venir ici ? »Pour leur venir en aide
Le centre de santé Saint-Camille est aidé par deux associations françaises. L’Association Christian Steunou (du nom du père Christian), en Bretagne, récolte principalement des fonds et organise des parrainages d’enfants. Solidarité Alsace-Bénin, créée par la famille du père Bernard, rassemble des vivres et du matériel et fait acheminer chaque année un ou deux conteneurs vers Davougon.
Association Christian Steunou : www.association-christian-steunou.com
Solidarité Alsace-Bénin : www.alsace-benin.cmonsite.fr -
Chroniques d'un dispensaire de brousse... le diaporama commenté pour lavie.fr
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La Mayenne, territoire occupé... sur mon blog "Faiseurs de paix"
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Les ONG de défense des droits de l'homme de nouveau visées en Israël
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Il y a des bandes à Gaza... Que sait-on vraiment du conflit israélo palestinien ? sur mon blog "faiseurs de paix"
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Rawabi, cité radieuse aux portes de Ramallah
De jeunes urbains investissent dans une ville nouvelle, révélant un autre visage du pays.
Ils s’y voient déjà, déambulant dans ses rues piétonnes ombragées, un enfant à la main. Dans leur appartement de la vieille ville de Ramallah, avec écran plat et canapé d’angle, Rawan, 25 ans, responsable des ventes dans l’immobilier, et Ahmad, 30 ans, consultant en business, imaginent une ville idéale où vivre en famille. « Ce sera une petite Ramallah sans voitures, loin de la foule », s’enthousiasme Ahmad. Un rêve qui pourrait bientôt se réaliser : le couple fait partie des 8 000 premiers acheteurs de Rawabi (colline, en arabe), une nouvelle ville en construction non loin de là. Dans trois ans, si tout se passe bien, Rawan et Ahmad emménageront dans un logement de 100 m2 tout neuf. Une cité radieuse en Cisjordanie… L’idée semble un peu folle. Et pourtant, à un quart d’heure de route de Ramallah, la voilà…
Pour l’instant, difficile d’imaginer la ville rêvée de Rawan et d’Ahmad… Les fondations des premiers immeubles sortent à peine de terre. Le spectacle est impressionnant : la colline est comme rabotée, étêtée à l’endroit où se trouvera plus tard le centre-ville. Dans un bruit assourdissant, quelques bulldozers passent en soulevant de grands nuages de poussière. À terme, Rawabi devrait accueillir 40 000 habitants, alors que l’agglomération de Ramallah, en pleine expansion, en compte déjà 60 000… Les premiers résidents devraient emménager d’ici à deux ans. Financée à 100 % par des fonds du Qatar, Rawabi est portée par Bashar Masri, un businessman de 50 ans, né à Naplouse, PDG de Massar, l’une des plus importantes sociétés immobilières palestiniennes. Soutenu par l’Autorité palestinienne, c’est le projet emblématique de la nouvelle Cisjordanie voulue par le Premier ministre, Salam Fayyad. Un modèle pour un futur État palestinien ?
L’idée n’est pas aussi excentrique qu’il y paraît. Bashar Masri mise sur une cible : les nouvelles classes moyennes palestiniennes, soit de jeunes couples éduqués, comme Rawan et Ahmad, travaillant tous les deux et désirant vivre dans un environnement occidentalisé. Une niche qui a déjà fait le succès de Massar au Maroc, où le groupe a construit et vendu plus de 12 000 logements adaptés à cette catégorie de clients. « Dans les pays arabes, les projets immobiliers ciblent soit les riches, soit les touristes, affirme le businessman. Très peu s’intéressent comme nous à cette clientèle, pourtant immense. En Cisjordanie, où la pénurie de logements est criante, on estime la demande des classes moyennes à 40 000 logements. » Une ambition rendue possible grâce au boom du crédit dans les territoires palestiniens. Avec un salaire moyen de 800 dollars, un jeune couple peut s’acheter un appartement à Rawabi – qui coûte entre 75 000 et 100 000 dollars –, à raison d’une mensualité de 250 dollars sur 25 ans. Soit, promet Bashar Masri, 20 à 30 % moins cher qu’à Ramallah, où la pénurie de logements a fait grimper les prix des appartements.La qualité de vie, en plus. Rawabi sera ainsi la première ville dessinée selon un plan d’urbanisme, avec la prise en compte dès la conception des réseaux d’eau et d’électricité. Révolutionnaire comparé au chaos de l’habitat en Cisjordanie. Ajoutez à cela un centre piétonnier, une promenade plantée, un cinéma… « Tout cela ne sera viable et reproductible que si nous arrivons à créer des emplois. Si c’est le cas, alors, nous importerons le modèle à Jénine, à Naplouse », s’enthousiasme l’entrepreneur. Objectif : créer 8 000 à 10 000 emplois directs et indirects dans les services et le high-tech. Une respiration, alors que le taux de chômage atteint ici 25 %.
Un embryon de futur État vertueux… À condition que l’Autorité palestinienne suive. Car qui dit nouvelle ville dit écoles, transports publics, routes… Or, pour l’instant, celle-ci semble un peu à la traîne. « Un accord de partenariat public-privé avec l’Autorité palestinienne a été signé, mais celle-ci tarde à construire des écoles », déplore Bashar Masri. Dans son bureau, la gouverneure de Ramallah, Leïla Ghanem, se défend : « Ce n’est pas facile, de nombreux quartiers sont en construction… À chaque fois, les négociations avec les Israéliens sont interminables. » Un sac de nœuds. Pour comprendre, il faut imaginer la Cisjordanie d’aujourd’hui. Soit un territoire morcelé, séparé entre plusieurs zones : une zone A, sous administration palestinienne, une zone B, régie sous un régime mixte (le civil est géré par les Palestiniens, le militaire, par les Israéliens) et une zone C, sous contrôle total israélien. Trois formes d’administration différentes qui se jouxtent, parfois dans un même quartier à Ramallah. Comment construire une nouvelle ville dans ces conditions ? « Nous avons tenté de limiter les risques en situant Rawabi le plus possible en zone A, mais, même dans ce cas, je passe les trois quarts de mon temps à négocier avec les Israéliens, affirme Bashar Masri. Nous venons seulement d’obtenir l’autorisation pour l’eau courante sur le chantier, mais nous ne l’avons toujours pas pour les bâtiments. » Surtout, un bout de la voie d’accès à Rawabi se trouve en zone C, soit un tronçon de 2,8 km, qu’il faudrait transformer en route à plusieurs voies. Mais le gouvernement israélien s’y refuse. Après trois ans de négociations, le dossier est toujours bloqué, et la route, en souffrance. Les camions sont obligés d’emprunter une voie étroite pour rejoindre le chantier.Même casse-tête pour les matériaux de construction. Pour limiter le risque de rupture d’approvisionnement, Rawabi fait appel autant que possible aux entreprises palestiniennes. Une immense fabrique de pierre a même été construite sur le site. Mais, pour le reste des matériaux, Bashar Masri a dû se tourner vers les fabricants israéliens… Tous ont signé un contrat affirmant qu’ils n’utiliseraient pas de produits fabriqués dans les colonies israéliennes, selon les principes de la campagne BDS (Boycott désinvestissement sanctions), lancée par l’Autorité palestinienne en 2007.
Car l’objectif est aussi politique. Ainsi, l’emplacement de Rawabi est stratégique. Du chantier, on aperçoit quelques toits rouges sur une colline surplombante : voilà Ateret, l’une des colonies israéliennes qui entourent Rawabi. Environ 400 colons habitent là. Ceux-ci n’ont pas du tout apprécié l’arrivée des bulldozers. C’est la nouvelle méthode des Palestiniens que le businessman résume par une expression anglaise : « Putting facts on the ground. » (« Mettre des faits sur le terrain. ») Autrement dit, occuper l’espace avant les colons ou bien négocier mètre par mètre avec les Israéliens pour se réapproprier la terre et faire reculer la zone C. Les colons ne s’y sont pas trompés. Dans un surprenant renversement des rôles, ceux-ci n’ont pas hésité à parler à propos de Rawabi de « colonisation palestinienne de la Samarie » (nom biblique de la Cisjordanie). Un député d’extrême droite a même dénoncé « une politique des faits accomplis ».Reste que tout cela semble un peu vain face au développement de la colonisation israélienne. 400 000 Israéliens vivent aujourd’hui en Cisjordanie et à Jérusalem-Est. 60 % du territoire se trouvent en zone C…(voir à ce sujet notre reportage Voyage au cœur de Colonie-land, dans La Vie n° 3431, du 2 juin 2011). Surtout, le déséquilibre des forces est tel que tout peut très vite basculer. Et la nouvelle cité se transformer subitement en ville… virtuelle. Il suffirait d’ailleurs d’une seule décision de l’État hébreu. Sur la route entre Ramallah et Rawabi, se dresse un fortin caractéristique des check-points israéliens. Celui-ci est vide… mais pour combien de temps ? Que se passerait-il si les Israéliens décidaient de le réinvestir du jour au lendemain ? « En cas de fermeture du check-point, nos salariés pourraient ne plus pouvoir se rendre sur le chantier et tout serait gelé… », confie Bashar Masri, fataliste.
Des limites dont peu de monde est dupe du côté palestinien, où le projet ne fait pas forcément l’unanimité. « Qu’on arrête de nous dire que Rawabi est un projet national, une étape vers un État palestinien ! C’est du business, rien que du business ! » Assis dans un fauteuil de sa maison d’Ajull, un village en face de Rawabi, Atef Omar Damoussa, 50 ans, a la dent dure. Cet agriculteur a dû céder l’ensemble de ses terres au projet immobilier, soit 15 donums cultivés (environ 1,5 ha). « Lorsque les gens de Rawabi sont venus me proposer de vendre, j’ai refusé, et ma terre a été confisquée. L’Autorité palestinienne ne m’a dédommagé que de la moitié du prix offert au départ. Celle-ci est pire que les Israéliens, parce qu’elle est censée nous protéger… » peste-t-il.Rawhi Aqel, 66 ans, le maire d’Attara, un village de 3 000 habitants aux alentours de Rawabi, est, lui, partagé entre la fierté de voir un tel projet venir au jour et la colère face aux méthodes employées : « Le village a perdu 2 000 donums de terre (200 ha) ! Mais tout s’est fait de façon individuelle, de personne à personne, sans concertation avec la commune, alors que nous subissons les nuisances du chantier, le manque à gagner sur les permis de construire, etc. Surtout, Rawabi n’est pas pour nous, les villageois : avec l’argent des appartements, les jeunes ici peuvent se construire deux ou trois maisons ! »
Si Rawabi révèle le fossé entre les aspirations des Palestiniens et la réalité d’une nouvelle société divisée entre classes sociales, cernée par la colonisation israélienne, le projet met également au jour les contradictions de la communauté internationale. Ainsi, le gouvernement américain soutient le projet Rawabi par l’intermédiaire d’Amal, une entreprise de crédit immobilier, épaulée notamment par le Département d’État et la Banque mondiale. 500 millions de dollars de crédit immobilier ont été mis à disposition des Palestiniens. Objectif : multiplier par deux le nombre de ménages en Cisjordanie capables d’accéder à la propriété. Mais propriétaires de quelle terre ? Dans quelques jours, les États-Unis vont opposer leur veto à la reconnaissance de l’État palestinien à l’Onu. Or, comment développer une économie sans un État digne de ce nom ?Publié dans La Vie le 15/09/11
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Happy world le Web-docu sur La Birmanie, pays de l’absurde. A voir